(Longue) lettre à Noël Mamère

Cher Noël,


Ce matin du 13 janvier 2017, j’ai appris dans le journal comme tout le monde que tu passais la main à Clément à la mairie, que tu ne serai donc plus député ni maire en juin et ça m’a fait tout drôle.

D’abord parce que j’ai trouvé ça chic. Après Daniel Breuiller il y a quelques semaines tu es le deuxième maire écologiste à quitter ton mandat avec classe, laissant la relève et l’équipe s’installer bien avant les prochaines élections. Et puis tu l’as fait sans fanfare, avec les élus et les employés de ta commune. Alors forcément Noël, a ce moment je me retourne un peu sur toutes ces années. Tu es la première personne pour laquelle j’ai fait une campagne présidentielle, collant tes affiches avec Bruno en faisant des tournées dans ma 4L, avec enthousiasme et bonne humeur mais avec une affiche horizontale hyper pas pratique  et puis mon premier vrai grand meeting au cirque d’hiver, une ambiance dingue et Henri, un administrateur de l’asso dans laquelle je travaillais me demandant « Cécile, quel est cet espèce de mégaphone curieux ? » et que j’étais bien en difficulté pour expliquer que c’était un joint géant, les jeunes Verts revisitant à leur manière ta proposition – bien plus décoiffante qu’aujourd’hui – de légalisation du cannabis. 


Tu es aussi ma première grande engueulade politique avec mon père, le 21 avril, vers 20h15 « tu vois avec vos conneries j’ai 50 balais et je vais devoir voter Chirac bordel de merde » J’avais 25 ans, j’ai aussi voté Chirac, manifesté le 1er mai comme tu nous y avais invités et me suis lancée tête baissée dans la politique. Je suis à la direction déjà en 2004, petite main silencieuse qui assiste aux débats lorsque, sans prévenir vraiment, tu maries deux hommes à Begles. Certains protestent – c’est la campagne des européennes – moi je ne te connais qu’à peine mais ta voix brisée, leurs larmes et le courage incroyable que tu as me bouleversent. Les droits des LGBT comme l’on dit sont un combat qui vient de loin pour moi et je suis intensément fière de dire que c’est l’un de chez nous qui ose, choquer certains certes, mais montrer tout simplement que l’amour de deux personnes de même sexe à la même valeur.

Évidemment que tu as été un des ambianceurs de ma vie de secrétaire nationale « allo Cécile ? tu as vu la déclaration de Noël ? »… Mais je t’ai toujours su sincère contrairement à d’autres. Tu es celui qu’on appelle en disant « le bras d’honneur dans l’hémicycle Nano c’est vrai où il faut hurler ? ».. j’ai d’ailleurs appris à cette occasion que tu détenais le record du nombre de rappels à l’ordre de la cinquième république.

Et puis il y a eu l’aventure de 2011-2012 dans laquelle tu as été très engagé, tu avais envie d’être là lorsque naîtrait le premier groupe écologiste à l’assemblée nationale. Tu m’as blessée aussi, la « firme » c’est toi, ton sens de la formule est un des meilleurs qui soient, c’était injuste mais d’une redoutable efficacité. Injuste parce que je t’avais toujours préservé des attaques internes mais mérité car tu m’en voulais de ce jour où sur les graviers du ministère, croyant être utile au « collectif » je t’avais dit qu’il ne fallait pas te présenter à la présidence du groupe. Tu l’as pris comme une défiance, ce que ce n’était pas. Nous ne saurons jamais ce que cela aurait changé mais ce qui est sur c’est que celui qui en a eu la charge à ta place a été un artisan acharné de notre démolition.

Tu n’as pas été Président, je suis devenue « la firme » et l’ai payé cher mais je te l’ai dit en revenant à l’assemblée en 2014 : du coup nous étions quitte. Nous nous retrouverons vraiment pendant ces heures de voiture qui nous conduiront au fond d’une vallée du Tarn quelques jours avant le drame de la mort de Rémi Fraisse. Mais toutes ces années, tout le temps et avec générosité tu as transmis conseils et encouragements « pose ta voix, décolle toi du papier, il te reste 10 secondes »

Je veux raconter ici un souvenir mémorable de cette campagne incroyable de 2009, c’était à Chatellerault, un meeting de soutien à notre candidat à la présidentielle d’aujourd’hui, tete de liste pour les européennes d’alors : Yannick Jadot. La salle était basse de plafond, il y avait une cinquantaine de personnes, l’ambiance était un peu plombée et avant que tu ne montes à la tribune je te dis « fais quelque chose Noël, sauve-nous » et là… sur ce petit pupitre branlant tu as fait le discours que tu aurais fait devant un zénith de 5000 personnes survoltées : un discours poignant, lyrique, inspiré avec tous tes meilleurs trucs oratoires. On balançait entre la joie et l’hilarité du spectacle incongru de toi soulevant les foules qui n’étaient pas là et la dame du premier rang qui démêlait calmement une pelote de laine. En 2009 chacun a pris sa part et toi, avec modestie et brio, tu étais souvent un animateur hors pair qui « lançait » les candidats avec une efficacité totale.

Tu mets autant de toi dans une réunion publique à 12 que pour présider une commission d’enquête. Tu étais là, avant-hier, avec nous tous, au premier rang des vœux de Yannick pour participer à cette nouvelle campagne, plus adhérent mais plus que jamais de la famille. Tu as changé le visage et l’image de Bègles et tu es resté un homme attentif qui aime aussi découvrir le monde avec Fanchon. Fanchon dont j’ai souvent été émue quand tu parles d’elle. « Tu restes Noël, le vote risque d’être serré » « ah non là je peux vraiment vraiment pas, j’ai promis à Fanchon d’être la pour le dîner ».

J’ai beaucoup appris à tes côtés, un peu morflé aussi parfois c’est vrai, mais surtout surtout j’ai été fière de connaître et de voir à l’oeuvre un homme qui a fait du bien à la vie politique de ce pays. La bonne nouvelle c’est que tu vas avoir du temps pour un travail qui nous dépasse: faire se nicher la renaissance de la gauche dans l’écologie : participer du patient et essentiel travail de reconstruction inédit de notre famille politique qui est devant nous.

Toi tu as lu et compris Ellul et Charbonneau quand il fallait, tu as fait partie des pionniers, souvent critiqués. Les faits nous ont rattrapé « je suis passé du trublion au vieux sage, c’est marrant quand même » m’as-tu dit il y a peu. Vieux sage mais toujours aussi juvénile et fougueux quand il s’agit de défendre tes idées. Nous avons du pain sur la planche Noël Mamère et plus que jamais besoin de toi. Merci encore et à très bientôt,

 

Cécile Duflot