Etat d’urgence: « lutter contre le terrorisme c’est lutter contre ce qui l’engendre »

Ce matin a été examiné à l’Assemblée nationale le Projet de loi sur la prorogation et le renforcement de l’efficacité de l’état d’urgence, suite aux attaques subies par Paris la semaine dernière.

Dans la lignée de mon discours de lundi au congrès, je suis intervenue au cours du débat pour expliquer pourquoi tous les points de vue doivent être respectés en cette période difficile pour notre pays. Et pourquoi mon vote pour la prolongation de l’Etat d’urgence n’est pas un blanc seing et ne vaut pas quitus.

Intervention de Cécile Duflot
Le 19 novembre 2015

Dans les heures difficiles que nous traversons, l’unité est notre force. Celle-ci doit puiser dans ce qui fonde notre pacte commun.

Il nous est demandé de proroger de 3 mois l’état d’urgence. La gravité de la question posée mérite que tous les points de vue soient respectés. En particulier, qu’on ne cherche pas à faire taire les voix des vigies qui nous alertent sur les risques démocratiques encourus. Au contraire, qu’on les écoutions attentivement pour mesurer que nous avançons sur une corde raide.

La France est encore sous le choc. Nous devons nous protéger sans nous renier, de nous défendre sans nous trahir, de nous battre sans nous perdre.

L’amour de la démocratie et de nos libertés est précisément ce qui nous oppose si radicalement à l’ennemi qui a juré notre perte.

Pour ma part, je voterai cet article 1 et la prolongation de l’Etat d’urgence parce que j’estime en conscience que les évènements nous y contraignent, et que je veux que les moyens nécessaires s’appliquent sans délai dans notre lutte contre la menace qui nous frappe. Sans délai mais avec une limite, ferme. Disons les choses nettement: l’état d’urgence temporaire ne saurait ouvrir la voie à l’état d’exception permanent. Notre vote n’est donc pas un blanc seing. L’acceptation de la prolongation de l’état d’urgence ne vaut pas quitus. Elle s’inscrit dans un contexte précis et ne vaut que pour celui ci. Le contrôle parlementaire de l’état d’urgence est nécessaire et tout doit être fait pour en sortir au plus vite.

Si nous voulons sortir vainqueurs de ce combat nous ne pouvons nous limiter aux indispensables mesures policières. Parce que « lutter contre le terrorisme c’est lutter contre ce qui l’engendre » selon les beaux motsde Germaine Tillion, l’esprit de résistance nous rappelle que nous devons refuser la division, que notre sécurité dans la durée et la défense de nos valeurs passent par l’affirmation de nos croyancesdans l’éducation, l’humanisme et la culture comme vecteur de lutte contre la barbarie, dans la société et ici aussi au Parlement.

Attentats de Paris: « la démocratie sera notre arme »

Invitée à s’exprimer devant le Congrès réuni à Versailles, suite aux attentats perpétrés à Paris vendredi 13 novembre 2015, Cécile Duflot a exposé la position des écologistes: la défense de nos valeurs et le respect de l’état de droit.

 

Monsieur le président du Congrès,

monsieur le président du Sénat,

monsieur le Premier ministre,

mesdames et messieurs les ministres,

mes chers collègues,

Ils ont frappé. Lâchement. Violemment. Cruellement. Mortellement. Et les mots manquent pour dire l’effroi qui nous saisit. Ils ont frappé, et nous sommes tous blessés, meurtris à jamais. Ils ont frappés, et je veux dire aux familles endeuillées que leur deuil est aussi le nôtre. Que nous les accompagnons non pas seulement de notre solidarité et de notre compassion, mais aussi de notre fraternité la plus profonde. Je veux dire à la jeunesse de mon pays qui vient de payer un lourd tribut au fanatisme, que nous sommes ensemble dans cette épreuve.

J’interviens à cette tribune au nom des écologistes, mais je suis aussi députée du 11ème arrondissement de Paris. Ces quartiers qui ont été touchés, ce n’est pas par hasard s’ils ont été ciblés. Nos ennemis ont en horreur, le mélange, la tolérance, le métissage et le brassage social qui sont ceux des endroits où ils ont choisi de frapper. Leur stratégie de l’épouvante a précisément visé ce qu’ils tenaient pour des symboles de notre prétendue « dépravation » : le Bataclan et ses soirées sur le trottoir, la bande des Anges, les filles de la Belle Équipe et le petit Cambodge et sa terrasse rieuse qui accueillent une jeunesse multiple, des lieux ou circulent librement des personnes de toutes confessions et de toutes origines. Cette France-là, ils veulent l’assassiner. Mais nous nous défendrons sans coup férir. Et nous resterons debout.

Les écologistes s’inscrivent pleinement dans l’unité nationale à laquelle le Président de la République a appelé. Cette unité nationale, n’impose à quiconque de renoncer à ses convictions mais intime à chacune et chacun de se sentir plus que jamais responsable du destin de notre pays tout entier. En conscience, les écologistes mettent donc leur pas dans ceux du Président de la République pour appeler au dépassement des clivages traditionnels et faire face à la menace qui pèse sur notre population. Notre liberté reste entière, et notre esprit de responsabilité sera total.

Pour protéger les Françaises, les Français et notre pays, nous avons un triple devoir.

Le premier, je viens de le dire, c’est un devoir d’unité. Il ne vaut pas seulement pour les responsables politiques, mais pour le pays tout entier. L’ignoble stratégie de Daesh est de nous diviser par la peur, de nous entraîner dans une spirale de haine, d’opposer ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas, de sommer les Français musulmans de se démettre de leur identité démocratique pour se soumettre à une loi barbare. Je veux rappeler ici que notre unité est la meilleure garantie de notre sécurité. C’est ensemble que nous sommes forts, c’est solidaires que nous sommes puissants, c’est rassemblés que nous sommes la France.

Notre deuxième devoir découle du premier, c’est un impératif de dignité et de vigilance.
Notre dignité sera de ne renoncer en rien, jamais, à nos valeurs. Nous serons vigilants pour que notre démocratie n’ait pas à pâtir de la lutte contre le terrorisme.
Ce serait permettre aux terroristes de gagner que de faire reculer nos droits fondamentaux. L’État de droit c’est la garantie que la force de l’Etat respectera les droits de chacun pour défendre les droits de tous. La garantie de l’effectivité dans notre vie quotidienne des idées démocratiques qui sont les nôtres. On ne peut toucher aux libertés publiques qu’en tremblant. Les défendre, c’est donc défendre le pays tout entier, son histoire, prévenir les dérives et l’emballement engendrés par la dureté du combat qui est le nôtre. Face à des fous fanatiques, nous avons plus que jamais besoin de garde-fous démocratiques.

Notre dernier devoir c’est la lucidité. Lucidité sur ce qui se passe dans notre pays, et lucidité sur le contexte international. On parle de radicalisation. Je veux dire ici, que le premier pas vers la radicalisation, c’est la désaffiliation. La désaffiliation, c’est le sentiment de ne pas appartenir au même monde, de ne pas partager les mêmes valeurs. C’est elle que nous devons combattre avec la plus grande énergie. De jeunes Français, nés et élevés en France rejettent notre société si radicalement qu’ils en viennent à faire sécession et à se bricoler un imaginaire refuge véhiculé par les réseaux sociaux et alimenté par le ressentiment. Leur morale est altérée. Leur esprit déraisonne, sous les appels aux meurtres lancés par des prédicateurs qui font de la violence une éthique.
Quand leur pathologie croise la route de manipulateurs sans scrupules, ils finissent gorgés de haine, par se lancer dans des attentats suicides. Haine des autres, haine d’eux même, nihilisme morbide.

Nous devons donc assécher le marais dans lequel se développent les apprentis djihadistes.
Par tous les moyens nécessaires : l’éducation et la coercition, le renforcement des moyens humains consacrés au renseignement et la lutte contre les ghettos et les discriminations, la plus grande fermeté dans notre politique de sécurité et la plus grande détermination dans notre politique de cohésion sociale.

Cette guerre ne se mènera pas seulement sur le terrain militaire. Ils veulent embrigader chez nous des esprits fragiles, rendus manipulables par les frustrations accumulées, ils enrégimentent des déséquilibrés pour en faire des soldats de la haine. Nous devons donc renforcer notre cohésion nationale, rebâtir un sens commun, veiller à ne laisser personne au bord du chemin.

La lucidité c’est aussi de regarder notre monde en face et le rôle qu’y joue la France.

A ceux qui pensent que la COP 21, la conférence sur le climat devrait être annulée, je veux dire ceci. Elle est plus que jamais nécessaire. Pour de multiples raisons, l’urgence climatique, bien sûr. Mais aussi l’argent, qui est le nerf de la guerre. Or, Daesh se finance notamment grâce au pétrole de contrebande. Notre politique écologique devient dès lors une arme en tant que telle. Réduire la place du pétrole et des hydrocarbures, développer l’autonomie énergétique de chaque État grâce aux énergies renouvelables, revient à se soustraire à la toute-puissance des producteurs de pétrole et à tenter d’assécher la manne pétrolière dont profite Daesh.
Mais surtout les conséquences –du dérèglement climatique en impactant l’environnement auront des conséquences géopolitiques importantes.
Il n’y a donc pas d’un côté la lutte pour le climat et de l’autre la lutte contre le terrorisme. Les deux choses sont liées. Le climat peut lui aussi être le nerf de la guerre. Le changement climatique est un multiplicateur de menaces. Le cas de la Syrie est éloquent : 1 million de déplacés internes liés à une sécheresse historique entre 2006 et 2010 ont contribué à la dislocation du pays.

C’est du désordre du monde que nos ennemis tirent leur funeste énergie. Chaque injustice les renforce. La souffrance n’est pas seulement leur arme, elle est aussi leur carburant. Dans le monde, l’armée de réserve des terroristes s’abreuve à la source de la pauvreté, des sécheresses, de la captation des richesses par une minorité. Les Boko Haram, Aqmi, Daesh, prospèrent tous par le chaos, pour le chaos. L’éducation est l’arme la plus affûtée pour leur résister. Formons des esprits libres. Créons les conditions de l’émancipation des peuples de la tutelle de l’ignorance.

La place des femmes dans ce combat est essentielle, et disant cela, je pense aux combattantes kurdes de Kobané, et aussi à toutes celles qui résistent à l’injonction barbare qui leur est faite de se soumettre à la loi des hommes. Il est des hommes si faibles qu’ils masquent leurs abominables forfaits en se drapant dans la prétendue obéissance à la loi de Dieu. Mais quel dieu peut ordonner, de soumettre d’avilir, de violer, de torturer des femmes ? Aucun.
Aucun dieu ne commande d’enlever des enfants à leur famille pour en faire des enfants soldats.
Ceux qui tuent au nom de la religion tuent la religion. Ceux qui sèment la mort au nom d’Allah avilissent le dieu qu’ils prétendent servir et jettent le manteau d’une injuste opprobre sur l’Islam. Car à la vérité voilà le piège qu’ils nous tendent : nous faire craindre nos concitoyens musulmans, nous imposer leur vision folle d’un monde fracturé entre les croyants et les autres. Il veulent nous terroriser. Nous ne leur offrirons pas ce cadeau. Nous resterons nous mêmes. Parce que nous sommes la France et qu’aucun acte de guerre ne nous fera renoncer à nos valeurs. Les musulmans de France sont d’abord des citoyens, ce sont nos frères et nos sœurs en République.

La France, depuis la Révolution française, s’avance dans le concert des nations sous le pavillon d’une devise qui lie indéfectiblement liberté, égalité et fraternité. C’est la poutre porteuse de notre identité politique à laquelle nous donnons le nom de République. Elle est née ici à Versailles par la convocation des états généraux. Sous ce régime nous défendons les droits imprescriptibles des individus. Notre laïcité n’est pas la négation des croyances mais l’organisation harmonieuse de la liberté de chacun de pouvoir croire ce que lui dicte sa foi ou sa raison. L’intime diversité de nos consciences n’est permise que parce nous avons proclamé inaliénable le droit de chacun de vivre sa religion ou son athéisme en paix. La laïcité est notre bien le plus précieux et nous continuerons à la défendre.

Des messages de solidarité du monde entier nous demandent de tenir bon, nous enjoignent à demeurer fidèles à la meilleure part de notre Histoire.
Pour le monde, la France est belle de ses valeurs, magnifique par sa diversité, louée pour son esprit rebelle. C’est tout cela qu’ils ont voulu abattre en frappant lâchement Paris la cosmopolite, Paris la festive, Paris l’érudite, Paris la belle. Paris qui ne sombre pas et ne sombrera jamais dans la haine dont ils nous abreuvent par torrents sanglants.

La France est capable de grandeur. Voilà qu’une fois de plus nous sommes sommés de donner le meilleur de nous-mêmes pour ne pas répondre à l’appel du pire. L’esprit de résistance doit désormais guider chacun de nos actes. Et que nos ennemis le sachent : nous ne capitulerons en aucune manière. Ni sur le terrain de la sécurité de notre peuple, ni dans le domaine des valeurs qui nous fondent comme nation. 
Vous pourrez compter sur notre soutien chaque fois qu’il s’agira de défendre la population de notre pays, l’unité de notre nation, et la force de nos valeurs.

Mes chers collègues notre démocratie est leur cible, elle sera notre arme.

Cécile Duflot, co-présidente du groupe écologiste à l’Assemblée Nationale.