Urgence pour Alep, de retour de la frontière Syrienne

Urgence pour Alep, de retour de la frontière Syrienne.

 

Il pleuvait très fort sur Istanbul, le ciel était plombé d’une épaisse couche de nuages lorsque l’avion a décollé… et puis le soleil a frappé le hublot d’une lumière brûlante. Et cette phrase d’enfance qui te cogne « ils sont montés au ciel ». Cette consolation que tu cherches et qui ne viendra jamais. Les morts d’Alep ne sont pas un « scandale », un « désastre humanitaire », une « flétrissure sur la communauté internationale » ils ont des prénoms, des vies, des histoires. Et ils n’auraient jamais dû mourir. Nous pouvions l’empêcher : cinq petits kilomètres pour permettre l’évacuation. L’ONU existe car nous ne pouvons tolérer que l’on pourchasse des médecins, que l’on fusille des enfants, qu’un homme qui traverse un bombardement pour tenter de faire soigner sa fille revienne pour découvrir sa femme et ses autres enfants ensevelis sous les décombres. Nous savions. Tout. Ils nous le racontaient en direct. Et nous ne l’avons pas empêché. 

 

Il fallait aller là-bas parce que Brita Hagi Hassan, Maire d’Alep-Est nous l’avait demandé, en sachant parfaitement que c’était une minuscule goutte d’eau mais en refusant la résignation. Que les civils assiégés sachent que certains ailleurs en Europe cherchaient une solution. Que l’on voie de nos yeux l’immonde propagande qui voulait transformer des démocrates, laïques, qui avaient protégé par les armes la maison de retraite chrétienne d’Alep en islamistes qui empêchaient la population de partir alors qu’ils pouvaient fournir par écrit l’engagement du contraire de tous les groupes. Je retrouve les notes prises quand il était question de nous décourager « très fermement » de partir : « Risque majeur d’enlèvement y compris à Gaziantep ou de perdre la vie, risque pas loin de 100% » mais les assassinats à Alep, les bombes au chlore qui étouffent encore plus vite les tout petits poumons ce n’était pas un « risque » mais une réalité. Témoigner, comprendre, refuser la fatalité d’un massacre, c’est ce qui devrait nous faire humains, frères et sœurs. Ce que je retiens de ces quelques jours c’est qu’il n’y a pas que les bombes qui tuent, il y a aussi le cynisme et la résignation. C’est une part de notre humanité qui a été ensevelie avec les femmes, les hommes et les enfants d’Alep.

 

 

 

Ce déplacement a fait l’objet de plusieurs articles que vous pouvez retrouver en suivant les liens ci-dessous :

 

 


 

#StandForAlep

 

 

(Longue) lettre à Noël Mamère

Cher Noël,


Ce matin du 13 janvier 2017, j’ai appris dans le journal comme tout le monde que tu passais la main à Clément à la mairie, que tu ne serai donc plus député ni maire en juin et ça m’a fait tout drôle.

D’abord parce que j’ai trouvé ça chic. Après Daniel Breuiller il y a quelques semaines tu es le deuxième maire écologiste à quitter ton mandat avec classe, laissant la relève et l’équipe s’installer bien avant les prochaines élections. Et puis tu l’as fait sans fanfare, avec les élus et les employés de ta commune. Alors forcément Noël, a ce moment je me retourne un peu sur toutes ces années. Tu es la première personne pour laquelle j’ai fait une campagne présidentielle, collant tes affiches avec Bruno en faisant des tournées dans ma 4L, avec enthousiasme et bonne humeur mais avec une affiche horizontale hyper pas pratique  et puis mon premier vrai grand meeting au cirque d’hiver, une ambiance dingue et Henri, un administrateur de l’asso dans laquelle je travaillais me demandant « Cécile, quel est cet espèce de mégaphone curieux ? » et que j’étais bien en difficulté pour expliquer que c’était un joint géant, les jeunes Verts revisitant à leur manière ta proposition – bien plus décoiffante qu’aujourd’hui – de légalisation du cannabis. 


Tu es aussi ma première grande engueulade politique avec mon père, le 21 avril, vers 20h15 « tu vois avec vos conneries j’ai 50 balais et je vais devoir voter Chirac bordel de merde » J’avais 25 ans, j’ai aussi voté Chirac, manifesté le 1er mai comme tu nous y avais invités et me suis lancée tête baissée dans la politique. Je suis à la direction déjà en 2004, petite main silencieuse qui assiste aux débats lorsque, sans prévenir vraiment, tu maries deux hommes à Begles. Certains protestent – c’est la campagne des européennes – moi je ne te connais qu’à peine mais ta voix brisée, leurs larmes et le courage incroyable que tu as me bouleversent. Les droits des LGBT comme l’on dit sont un combat qui vient de loin pour moi et je suis intensément fière de dire que c’est l’un de chez nous qui ose, choquer certains certes, mais montrer tout simplement que l’amour de deux personnes de même sexe à la même valeur.

Évidemment que tu as été un des ambianceurs de ma vie de secrétaire nationale « allo Cécile ? tu as vu la déclaration de Noël ? »… Mais je t’ai toujours su sincère contrairement à d’autres. Tu es celui qu’on appelle en disant « le bras d’honneur dans l’hémicycle Nano c’est vrai où il faut hurler ? ».. j’ai d’ailleurs appris à cette occasion que tu détenais le record du nombre de rappels à l’ordre de la cinquième république.

Et puis il y a eu l’aventure de 2011-2012 dans laquelle tu as été très engagé, tu avais envie d’être là lorsque naîtrait le premier groupe écologiste à l’assemblée nationale. Tu m’as blessée aussi, la « firme » c’est toi, ton sens de la formule est un des meilleurs qui soient, c’était injuste mais d’une redoutable efficacité. Injuste parce que je t’avais toujours préservé des attaques internes mais mérité car tu m’en voulais de ce jour où sur les graviers du ministère, croyant être utile au « collectif » je t’avais dit qu’il ne fallait pas te présenter à la présidence du groupe. Tu l’as pris comme une défiance, ce que ce n’était pas. Nous ne saurons jamais ce que cela aurait changé mais ce qui est sur c’est que celui qui en a eu la charge à ta place a été un artisan acharné de notre démolition.

Tu n’as pas été Président, je suis devenue « la firme » et l’ai payé cher mais je te l’ai dit en revenant à l’assemblée en 2014 : du coup nous étions quitte. Nous nous retrouverons vraiment pendant ces heures de voiture qui nous conduiront au fond d’une vallée du Tarn quelques jours avant le drame de la mort de Rémi Fraisse. Mais toutes ces années, tout le temps et avec générosité tu as transmis conseils et encouragements « pose ta voix, décolle toi du papier, il te reste 10 secondes »

Je veux raconter ici un souvenir mémorable de cette campagne incroyable de 2009, c’était à Chatellerault, un meeting de soutien à notre candidat à la présidentielle d’aujourd’hui, tete de liste pour les européennes d’alors : Yannick Jadot. La salle était basse de plafond, il y avait une cinquantaine de personnes, l’ambiance était un peu plombée et avant que tu ne montes à la tribune je te dis « fais quelque chose Noël, sauve-nous » et là… sur ce petit pupitre branlant tu as fait le discours que tu aurais fait devant un zénith de 5000 personnes survoltées : un discours poignant, lyrique, inspiré avec tous tes meilleurs trucs oratoires. On balançait entre la joie et l’hilarité du spectacle incongru de toi soulevant les foules qui n’étaient pas là et la dame du premier rang qui démêlait calmement une pelote de laine. En 2009 chacun a pris sa part et toi, avec modestie et brio, tu étais souvent un animateur hors pair qui « lançait » les candidats avec une efficacité totale.

Tu mets autant de toi dans une réunion publique à 12 que pour présider une commission d’enquête. Tu étais là, avant-hier, avec nous tous, au premier rang des vœux de Yannick pour participer à cette nouvelle campagne, plus adhérent mais plus que jamais de la famille. Tu as changé le visage et l’image de Bègles et tu es resté un homme attentif qui aime aussi découvrir le monde avec Fanchon. Fanchon dont j’ai souvent été émue quand tu parles d’elle. « Tu restes Noël, le vote risque d’être serré » « ah non là je peux vraiment vraiment pas, j’ai promis à Fanchon d’être la pour le dîner ».

J’ai beaucoup appris à tes côtés, un peu morflé aussi parfois c’est vrai, mais surtout surtout j’ai été fière de connaître et de voir à l’oeuvre un homme qui a fait du bien à la vie politique de ce pays. La bonne nouvelle c’est que tu vas avoir du temps pour un travail qui nous dépasse: faire se nicher la renaissance de la gauche dans l’écologie : participer du patient et essentiel travail de reconstruction inédit de notre famille politique qui est devant nous.

Toi tu as lu et compris Ellul et Charbonneau quand il fallait, tu as fait partie des pionniers, souvent critiqués. Les faits nous ont rattrapé « je suis passé du trublion au vieux sage, c’est marrant quand même » m’as-tu dit il y a peu. Vieux sage mais toujours aussi juvénile et fougueux quand il s’agit de défendre tes idées. Nous avons du pain sur la planche Noël Mamère et plus que jamais besoin de toi. Merci encore et à très bientôt,

 

Cécile Duflot

Etat d’urgence: « lutter contre le terrorisme c’est lutter contre ce qui l’engendre »

Ce matin a été examiné à l’Assemblée nationale le Projet de loi sur la prorogation et le renforcement de l’efficacité de l’état d’urgence, suite aux attaques subies par Paris la semaine dernière.

Dans la lignée de mon discours de lundi au congrès, je suis intervenue au cours du débat pour expliquer pourquoi tous les points de vue doivent être respectés en cette période difficile pour notre pays. Et pourquoi mon vote pour la prolongation de l’Etat d’urgence n’est pas un blanc seing et ne vaut pas quitus.

Intervention de Cécile Duflot
Le 19 novembre 2015

Dans les heures difficiles que nous traversons, l’unité est notre force. Celle-ci doit puiser dans ce qui fonde notre pacte commun.

Il nous est demandé de proroger de 3 mois l’état d’urgence. La gravité de la question posée mérite que tous les points de vue soient respectés. En particulier, qu’on ne cherche pas à faire taire les voix des vigies qui nous alertent sur les risques démocratiques encourus. Au contraire, qu’on les écoutions attentivement pour mesurer que nous avançons sur une corde raide.

La France est encore sous le choc. Nous devons nous protéger sans nous renier, de nous défendre sans nous trahir, de nous battre sans nous perdre.

L’amour de la démocratie et de nos libertés est précisément ce qui nous oppose si radicalement à l’ennemi qui a juré notre perte.

Pour ma part, je voterai cet article 1 et la prolongation de l’Etat d’urgence parce que j’estime en conscience que les évènements nous y contraignent, et que je veux que les moyens nécessaires s’appliquent sans délai dans notre lutte contre la menace qui nous frappe. Sans délai mais avec une limite, ferme. Disons les choses nettement: l’état d’urgence temporaire ne saurait ouvrir la voie à l’état d’exception permanent. Notre vote n’est donc pas un blanc seing. L’acceptation de la prolongation de l’état d’urgence ne vaut pas quitus. Elle s’inscrit dans un contexte précis et ne vaut que pour celui ci. Le contrôle parlementaire de l’état d’urgence est nécessaire et tout doit être fait pour en sortir au plus vite.

Si nous voulons sortir vainqueurs de ce combat nous ne pouvons nous limiter aux indispensables mesures policières. Parce que « lutter contre le terrorisme c’est lutter contre ce qui l’engendre » selon les beaux motsde Germaine Tillion, l’esprit de résistance nous rappelle que nous devons refuser la division, que notre sécurité dans la durée et la défense de nos valeurs passent par l’affirmation de nos croyancesdans l’éducation, l’humanisme et la culture comme vecteur de lutte contre la barbarie, dans la société et ici aussi au Parlement.

Attentats de Paris: « la démocratie sera notre arme »

Invitée à s’exprimer devant le Congrès réuni à Versailles, suite aux attentats perpétrés à Paris vendredi 13 novembre 2015, Cécile Duflot a exposé la position des écologistes: la défense de nos valeurs et le respect de l’état de droit.

 

Monsieur le président du Congrès,

monsieur le président du Sénat,

monsieur le Premier ministre,

mesdames et messieurs les ministres,

mes chers collègues,

Ils ont frappé. Lâchement. Violemment. Cruellement. Mortellement. Et les mots manquent pour dire l’effroi qui nous saisit. Ils ont frappé, et nous sommes tous blessés, meurtris à jamais. Ils ont frappés, et je veux dire aux familles endeuillées que leur deuil est aussi le nôtre. Que nous les accompagnons non pas seulement de notre solidarité et de notre compassion, mais aussi de notre fraternité la plus profonde. Je veux dire à la jeunesse de mon pays qui vient de payer un lourd tribut au fanatisme, que nous sommes ensemble dans cette épreuve.

J’interviens à cette tribune au nom des écologistes, mais je suis aussi députée du 11ème arrondissement de Paris. Ces quartiers qui ont été touchés, ce n’est pas par hasard s’ils ont été ciblés. Nos ennemis ont en horreur, le mélange, la tolérance, le métissage et le brassage social qui sont ceux des endroits où ils ont choisi de frapper. Leur stratégie de l’épouvante a précisément visé ce qu’ils tenaient pour des symboles de notre prétendue « dépravation » : le Bataclan et ses soirées sur le trottoir, la bande des Anges, les filles de la Belle Équipe et le petit Cambodge et sa terrasse rieuse qui accueillent une jeunesse multiple, des lieux ou circulent librement des personnes de toutes confessions et de toutes origines. Cette France-là, ils veulent l’assassiner. Mais nous nous défendrons sans coup férir. Et nous resterons debout.

Les écologistes s’inscrivent pleinement dans l’unité nationale à laquelle le Président de la République a appelé. Cette unité nationale, n’impose à quiconque de renoncer à ses convictions mais intime à chacune et chacun de se sentir plus que jamais responsable du destin de notre pays tout entier. En conscience, les écologistes mettent donc leur pas dans ceux du Président de la République pour appeler au dépassement des clivages traditionnels et faire face à la menace qui pèse sur notre population. Notre liberté reste entière, et notre esprit de responsabilité sera total.

Pour protéger les Françaises, les Français et notre pays, nous avons un triple devoir.

Le premier, je viens de le dire, c’est un devoir d’unité. Il ne vaut pas seulement pour les responsables politiques, mais pour le pays tout entier. L’ignoble stratégie de Daesh est de nous diviser par la peur, de nous entraîner dans une spirale de haine, d’opposer ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas, de sommer les Français musulmans de se démettre de leur identité démocratique pour se soumettre à une loi barbare. Je veux rappeler ici que notre unité est la meilleure garantie de notre sécurité. C’est ensemble que nous sommes forts, c’est solidaires que nous sommes puissants, c’est rassemblés que nous sommes la France.

Notre deuxième devoir découle du premier, c’est un impératif de dignité et de vigilance.
Notre dignité sera de ne renoncer en rien, jamais, à nos valeurs. Nous serons vigilants pour que notre démocratie n’ait pas à pâtir de la lutte contre le terrorisme.
Ce serait permettre aux terroristes de gagner que de faire reculer nos droits fondamentaux. L’État de droit c’est la garantie que la force de l’Etat respectera les droits de chacun pour défendre les droits de tous. La garantie de l’effectivité dans notre vie quotidienne des idées démocratiques qui sont les nôtres. On ne peut toucher aux libertés publiques qu’en tremblant. Les défendre, c’est donc défendre le pays tout entier, son histoire, prévenir les dérives et l’emballement engendrés par la dureté du combat qui est le nôtre. Face à des fous fanatiques, nous avons plus que jamais besoin de garde-fous démocratiques.

Notre dernier devoir c’est la lucidité. Lucidité sur ce qui se passe dans notre pays, et lucidité sur le contexte international. On parle de radicalisation. Je veux dire ici, que le premier pas vers la radicalisation, c’est la désaffiliation. La désaffiliation, c’est le sentiment de ne pas appartenir au même monde, de ne pas partager les mêmes valeurs. C’est elle que nous devons combattre avec la plus grande énergie. De jeunes Français, nés et élevés en France rejettent notre société si radicalement qu’ils en viennent à faire sécession et à se bricoler un imaginaire refuge véhiculé par les réseaux sociaux et alimenté par le ressentiment. Leur morale est altérée. Leur esprit déraisonne, sous les appels aux meurtres lancés par des prédicateurs qui font de la violence une éthique.
Quand leur pathologie croise la route de manipulateurs sans scrupules, ils finissent gorgés de haine, par se lancer dans des attentats suicides. Haine des autres, haine d’eux même, nihilisme morbide.

Nous devons donc assécher le marais dans lequel se développent les apprentis djihadistes.
Par tous les moyens nécessaires : l’éducation et la coercition, le renforcement des moyens humains consacrés au renseignement et la lutte contre les ghettos et les discriminations, la plus grande fermeté dans notre politique de sécurité et la plus grande détermination dans notre politique de cohésion sociale.

Cette guerre ne se mènera pas seulement sur le terrain militaire. Ils veulent embrigader chez nous des esprits fragiles, rendus manipulables par les frustrations accumulées, ils enrégimentent des déséquilibrés pour en faire des soldats de la haine. Nous devons donc renforcer notre cohésion nationale, rebâtir un sens commun, veiller à ne laisser personne au bord du chemin.

La lucidité c’est aussi de regarder notre monde en face et le rôle qu’y joue la France.

A ceux qui pensent que la COP 21, la conférence sur le climat devrait être annulée, je veux dire ceci. Elle est plus que jamais nécessaire. Pour de multiples raisons, l’urgence climatique, bien sûr. Mais aussi l’argent, qui est le nerf de la guerre. Or, Daesh se finance notamment grâce au pétrole de contrebande. Notre politique écologique devient dès lors une arme en tant que telle. Réduire la place du pétrole et des hydrocarbures, développer l’autonomie énergétique de chaque État grâce aux énergies renouvelables, revient à se soustraire à la toute-puissance des producteurs de pétrole et à tenter d’assécher la manne pétrolière dont profite Daesh.
Mais surtout les conséquences –du dérèglement climatique en impactant l’environnement auront des conséquences géopolitiques importantes.
Il n’y a donc pas d’un côté la lutte pour le climat et de l’autre la lutte contre le terrorisme. Les deux choses sont liées. Le climat peut lui aussi être le nerf de la guerre. Le changement climatique est un multiplicateur de menaces. Le cas de la Syrie est éloquent : 1 million de déplacés internes liés à une sécheresse historique entre 2006 et 2010 ont contribué à la dislocation du pays.

C’est du désordre du monde que nos ennemis tirent leur funeste énergie. Chaque injustice les renforce. La souffrance n’est pas seulement leur arme, elle est aussi leur carburant. Dans le monde, l’armée de réserve des terroristes s’abreuve à la source de la pauvreté, des sécheresses, de la captation des richesses par une minorité. Les Boko Haram, Aqmi, Daesh, prospèrent tous par le chaos, pour le chaos. L’éducation est l’arme la plus affûtée pour leur résister. Formons des esprits libres. Créons les conditions de l’émancipation des peuples de la tutelle de l’ignorance.

La place des femmes dans ce combat est essentielle, et disant cela, je pense aux combattantes kurdes de Kobané, et aussi à toutes celles qui résistent à l’injonction barbare qui leur est faite de se soumettre à la loi des hommes. Il est des hommes si faibles qu’ils masquent leurs abominables forfaits en se drapant dans la prétendue obéissance à la loi de Dieu. Mais quel dieu peut ordonner, de soumettre d’avilir, de violer, de torturer des femmes ? Aucun.
Aucun dieu ne commande d’enlever des enfants à leur famille pour en faire des enfants soldats.
Ceux qui tuent au nom de la religion tuent la religion. Ceux qui sèment la mort au nom d’Allah avilissent le dieu qu’ils prétendent servir et jettent le manteau d’une injuste opprobre sur l’Islam. Car à la vérité voilà le piège qu’ils nous tendent : nous faire craindre nos concitoyens musulmans, nous imposer leur vision folle d’un monde fracturé entre les croyants et les autres. Il veulent nous terroriser. Nous ne leur offrirons pas ce cadeau. Nous resterons nous mêmes. Parce que nous sommes la France et qu’aucun acte de guerre ne nous fera renoncer à nos valeurs. Les musulmans de France sont d’abord des citoyens, ce sont nos frères et nos sœurs en République.

La France, depuis la Révolution française, s’avance dans le concert des nations sous le pavillon d’une devise qui lie indéfectiblement liberté, égalité et fraternité. C’est la poutre porteuse de notre identité politique à laquelle nous donnons le nom de République. Elle est née ici à Versailles par la convocation des états généraux. Sous ce régime nous défendons les droits imprescriptibles des individus. Notre laïcité n’est pas la négation des croyances mais l’organisation harmonieuse de la liberté de chacun de pouvoir croire ce que lui dicte sa foi ou sa raison. L’intime diversité de nos consciences n’est permise que parce nous avons proclamé inaliénable le droit de chacun de vivre sa religion ou son athéisme en paix. La laïcité est notre bien le plus précieux et nous continuerons à la défendre.

Des messages de solidarité du monde entier nous demandent de tenir bon, nous enjoignent à demeurer fidèles à la meilleure part de notre Histoire.
Pour le monde, la France est belle de ses valeurs, magnifique par sa diversité, louée pour son esprit rebelle. C’est tout cela qu’ils ont voulu abattre en frappant lâchement Paris la cosmopolite, Paris la festive, Paris l’érudite, Paris la belle. Paris qui ne sombre pas et ne sombrera jamais dans la haine dont ils nous abreuvent par torrents sanglants.

La France est capable de grandeur. Voilà qu’une fois de plus nous sommes sommés de donner le meilleur de nous-mêmes pour ne pas répondre à l’appel du pire. L’esprit de résistance doit désormais guider chacun de nos actes. Et que nos ennemis le sachent : nous ne capitulerons en aucune manière. Ni sur le terrain de la sécurité de notre peuple, ni dans le domaine des valeurs qui nous fondent comme nation. 
Vous pourrez compter sur notre soutien chaque fois qu’il s’agira de défendre la population de notre pays, l’unité de notre nation, et la force de nos valeurs.

Mes chers collègues notre démocratie est leur cible, elle sera notre arme.

Cécile Duflot, co-présidente du groupe écologiste à l’Assemblée Nationale.

Au nom d’une certaine idée de la France, protégeons les migrants

Monsieur le président de la République,

En tant que président de la République, vous êtes le garant du respect des valeurs qui rassemblent notre nation citoyenne. J’ai eu l’honneur de siéger à la table du conseil des ministres sous votre autorité. Et si je n’ignore pas nos désaccords, je sais aussi que nous avons en partage une certaine idée du respect dû aux êtres humains.

C’est la raison pour laquelle je m’adresse à vous pour me faire l’écho d’un trouble qui monte au sein de la population, bien au-delà des clivages partisans, concernant la politique d’asile de notre pays. Dans ce domaine, nous devons être fidèles à nos engagements, à notre humanisme, et à nos valeurs.

Or, au moment même où l’actualité nous présente chaque jour les images des migrants cheminant au péril de leur vie dans des embarcations de fortune où ils sont entassés par de véritables mafias exploitant la misère du monde, la situation faite aux migrants anciennement situés à La Chapelle et désormais régulièrement dispersés par les forces de police, est insupportable.

Pourquoi un tel acharnement ?

Qui sont-ils ? Nombre d’entre eux sont des personnes éligibles au droit d’asile, qui ont quitté leurs pays pour se soustraire à des dangers avérés. Nous n’ignorons pas que leur ancien campement était insalubre et posait des problèmes en termes de santé publique et de sécurité. Mais depuis l’évacuation de ce campement, la situation a franchi un nouveau cap dans l’inhumanité de l’accueil de ces personnes.

Ils font désormais l’objet d’actions régulières et permanentes des forces de police à leur encontre. La dernière d’entre elles, rue Pajol, a conduit les forces de l’ordre, dont nul n’ignore la difficulté de la mission, à faire usage de la force pour disperser les migrants et leurs soutiens. La population de l’arrondissement a pourtant manifesté sa solidarité envers les migrants déplacés. En vain.

Les gaz lacrymogènes alors utilisés blessent la conception que nous avons de notre pays. Les images de migrants embarqués de force dans des rames de métro sont sinistres. Les cris de révolte et d’incompréhension n’ont pas pu ne pas parvenir jusqu’à vous, Monsieur le président. Les questions se bousculent dans nos esprits incrédules. Pourquoi un tel acharnement contre de pauvres gens ?

Comment ignorer le périple qui fut souvent le leur pour parvenir sur notre sol ? Pourquoi ne pas avoir anticipé la situation ? Pourquoi ne pas dire la vérité sur l’insuffisance de nos capacités d’hébergement, que je connais bien, en tant qu’ancienne ministre du logement ? En matière de maintien de l’ordre, comment ne pas voir que les troubles engendrés par ces évacuations sont bien pires que les maux qu’ils prétendent conjurer ? Quel en est donc le sens ?

Waterloo moral

Qu’il me soit permis un mot plus partisan. Toute la gauche a en mémoire les tristes événements de 1996 quand la droite au pouvoir n’hésitait pas à pourchasser les migrants jusque dans les églises. Nous ne pensions pas alors que le désarroi et la colère qu’il nous faisait ressentir, nous les ressentirions un jour sous un gouvernement de gauche.

Avons-nous donc perdu et la tête et le cœur pour ne pas voir que nous faisons fausse route ? A force de professer un pseudo-pragmatisme, nous ne réglons pas les problèmes concrets et nous perdons la bataille des valeurs. Notre politique des migrations est un Waterloo moral.

Cessons d’être tétanisés par l’influence de l’extrême droite dans le champ politique. Elle se nourrit d’abord de nos reculs, de notre consentement à l’inacceptable et de notre inaptitude à redonner un sens au fracas du monde. Les migrants ne viennent pas de nulle part. Ils sont les fruits des soubresauts de notre planète. Penser que nous pouvons nous soustraire au monde commun en construisant une Europe forteresse est un mythe excluant, un mensonge halluciné, une fiction dangereuse.

L’exil économique fait peur ? Le droit d’asile est en berne ? Que ferons-nous demain des réfugiés climatiques ? Les questions sont indissolublement liées vous le savez. La lutte contre la corruption et le mal développement, la bataille contre le djihadisme, l’engagement contre le réchauffement climatique sont autant de batailles à mener conjointement pour un ordre du monde plus juste.

Il est grand temps de résister au vent mauvais de la xénophobie qui souffle sur tout le continent européen et inspire de bien mauvaises solutions aux gouvernants. Monsieur le président de la République, j’en appelle donc à vous, à votre autorité et à votre humanité. Vous avez, dans l’immédiat, le pouvoir de régler la situation des migrants de Pajol. Agissez avec discernement, célérité, sagesse et détermination.

Au-delà de la question du droit d’asile, en vérité c’est la question de l’accueil de l’étranger qui est posée. Le moment du courage est venu. Les humanistes doivent relever la tête, afin que la folie de politiques migratoires indécentes et mortifères soit entravée.

Une autre politique de l’immigration, à la fois responsable et cohérente avec nos valeurs est possible. Ce n’est pas à l’extrême droite d’imposer ses fausses solutions en polarisant l’ensemble du débat public. C’est à vous, Monsieur le président qu’il revient de faire entendre votre voix pour ouvrir une autre voie.

Au nom de la justice, des droits de l’homme et de la France, enclenchez un nouveau cycle politique en France et en Europe, en jetant les jalons d’une nouvelle politique de l’immigration, plus juste, plus réaliste, et plus conforme à notre histoire.

Cécile Duflot

 

Pour Claude Dilain

Cher Claude,

Je ne sais si les forces de l’esprit te porteront ce message mais j’aimerais tellement. Quand un homme politique meurt il est paré de toutes les qualités, les hommages sincères ou moins s’empilent juste avant que de s’effacer. Alors je veux t’écrire à toi pas seulement pour faire la liste de tes qualités – elles sont nombreuses mais tu étais aussi un humain conscient de ses limites et de ses imperfections – mais pour te dire merci.

Dans l’univers politique on est souvent déçu de la discordance entre le discours et les actes et avec toi on était rassuré. Peu savent que ton engagement vient aussi de ton métier que tu as gardé très longtemps : tu étais pédiatre. Tu avais vu grandir tant de petits clichois que tu savais que rien n’était écrit dans la vie. Comme élu tu as été confronté à beaucoup de sujets difficiles.

Ta lettre de 2010 sur ta « honte » a marqué les esprits. Elle résonne étrangement aujourd’hui quand la question de la ségrégation dans les quartiers est revenue dans le débat politique pour en repartir assez vite.

Toi, elle t’habitait jour après jour et tu avais ce talent de ne pas désespérer et de toujours expliquer. Tu as mené un combat acharné sur la question à la fois si technique et si indispensable des copropriétés dégradées et des marchands de sommeil.

Je suis heureuse pas seulement pour toi mais pour tous ces habitants qui n’y croyaient plus, que tout ton travail sur ces sujets se soit traduit dans la loi Alur dont tu as été un des rapporteurs au Sénat. Il te doit de manière décisive. C’est comme cela que j’ai appris à te connaître au-delà de ton image publique.

Alors je voudrais dire ce qu’on ne raconte pas : à quel point il était agréable de faire une réunion avec toi, que tu étais attentif, aux arguments techniques comme aux écueils politiques, et que tu réfléchissais toujours à une porte de sortie mais aussi que tu savais noter qu’une des collaboratrices était fatiguée et qu’il fallait faire une pause.

Tu savais dire le mot délicat d’encouragement au moment où les attaques étaient lourdes, prendre des nouvelles des enfants quand l’agenda devenait brûlant. Tu savais aussi hausser la voix et faire entrer la vie des quartiers et d’habitants victimes des marchands de sommeil face aux défenseurs confits dans le principe du droit de propriété au mépris de son dévoiement.

Tu ne te poussais pas du col, tu t’es appliqué le mandat unique sans faire de mousse, tu continuais d’accompagner avec beaucoup de gentillesse ton successeur Olivier à qui tu as transmis de belles valeurs.

Claude il faut que tu saches que nous avons le cœur brisé que tu ne sois plus là, que tu n’avais pas fini le boulot, qu’on avait encore besoin de toi, que tu vas nous manquer et que c’est trop triste.

Mais il faut que tu saches aussi qu’on a eu de la chance, de te connaître, de te voir travailler et surtout surtout de nous faire croire qu’on pouvait faire de la politique avec des convictions et de l’humanité. Heureusement qu’il existe des gens comme toi pour s’engager. Je sais que tu voulais que ce travail se poursuive. Tu peux nous faire confiance, nous sommes beaucoup à avoir envie que tu sois fier de nous, où que tu sois.

Je suis sûre que tu ne nous abandonneras pas, ton souvenir restera vivant. Nous continuons.