Qu’est-ce que la gauche ? J’y réponds avec 30 personnalités

Dans un ouvrage collectif paru aux éditions Fayard ce 18 janvier 2017, avec 30 personnalités – politiques, écrivains, historiens et philosophes -, nous avons répondu à cette question : « Qu’est-ce que la gauche ? »

 

En vous recommandant cet ouvrage que vous pouvez trouver en suivant ce lien, je vous fait part de ma contribution ci-dessous.

 

 

Qu’est-ce que la gauche ?

Répondre à cette question en ce froid hiver de 2016 est finalement brûlant. Le mot est brandi comme un étendard, une auto justification ou un voile pudique et pourtant s’étiole à chaque instant. Il s’étiole comme tous les mots du politique aujourd’hui. Pas un élu depuis des dizaines d’années qui ne soit désormais un « anti-système » , pas un ancien ministre, ancien député, ancien assistant parlementaire qui ne pourfende l’oligarchie…..

Il arrive la même chose à ce mot si puissant et si chargé d’histoire : « la gauche », son sens semble  perdu, dévoyé. Ceux et celles qui devraient en être ses partisans se le jettent à la figure avec la même affirmation qu’ils sont titulaires de la vraie croix. Je ne viens pas de cette famille qui rugit ce mot dans les meetings en insistant sur le circonflexe imaginaire qui surplombe le « au » quand on veut faire vibrer des militants fatigués mais je viens d’une famille qui l’a inscrite dans ses valeurs, ses réflexes, dans ses réactions instinctives face aux évènements. Et c’est cela peut-être qu’il faut dire avec simplicité aujourd’hui : la gauche c’est l’intranquillité, le refus de l’ordre établi, le refus du renoncement ; celui de baisser les bras, de se contenter de ce qui est.

La gauche, c’est l’intranquillité car c’est la remise en cause permanente de ce qui serait une fatalité : les inégalités, les injustices. C’est pour cela que prétendre que la gauche au pouvoir n’est jamais satisfaite et toujours critique est un contresens : c’est justement parce qu’elle est insatisfaite et critique qu’elle reste la gauche. Celle qui ne se satisfait jamais de l’inégalité des droits, des naissances, des avenirs, des sexes.

La gauche est intranquille par essence parce qu’elle est le mouvement contre l’ordre. L’ordre qui lui se contente et même revendique que chacun soit « à sa place » pauvres, femmes, étrangers. Cet ordre qu’il faut conserver ou retrouver, cet « ancien temps » mythique que l’on brandit pour justifier le refus du changement. La gauche c’est l’émancipation si l’on accepte que l’émancipation soit un chemin sans point final, une quête et une exigence.

Pendant longtemps  cette quête était associée au progrès, au mot – brandi comme un talisman – et aux actes : les « conquêtes sociales » dont le nom même dit le prix de leur obtention. Au cœur de cette idée de progrès celle de la croissance  avec son corollaire de gauche : la redistribution de ses fruits. La aussi le mot est important « redistribuer les fruits de la croissance » la dimension est expressément nutritive. Elle fait de cette croissance – sous-entendu comme celle du produit intérieur brut, une garantie, une nécessité. Cette fragilisation de la gauche dans sa définition même nait à la fin du siècle dernier. Elle est souvent lue comme une forme de victoire idéologique du libéralisme économique, une victoire d’autant plus puissante qu’elle est plus culturelle que politique et fait écho à l’effondrement du communisme. Une victoire culturelle car elle gagne par les mots : pragmatisme, flexibilité, souplesse. Elle ne cherche pas à proprement parler l’affrontement elle cherche la disqualification : elle ne met pas en cause les idéaux « sympathiques » mais y oppose le réel et la nécessité d’y faire face. Elle se place dans une position d’adulte qui tolère les foucades de l’adolescent mais lui dénie toute capacité à décider. La réponse qui a été opposée à cette posture et que l’on retrouve chez de très nombreux dirigeants de gauche, en particulier européens, a été d’intégrer cette critique et de reprendre non seulement le discours du pragmatisme raisonnable mais d’y adjoindre les actes. Le débat s’est donc crispé d’un coté autour de la trahison des uns devenus logiquement «  de droite » et de l’immaturité des autres «incapables d’assumer le pouvoir ». Il a atteint son paroxysme dans la formulation de deux gauches qui seraient « irréconciliables ». Ce qui est intéressant au fond c’est moins le terme irréconciliable  que celui qui fracture un idéal en deux. La gauche devenant donc une boite de classement abandonnant l’exigence, le mouvement. Cette idée que l’on pourrait avoir une gauche qui gère, sûre de son bon droit, ne peut en effet s’envisager qu’en mettant à distance l’intranquillité, la rabaissant comme un infantilisme alors qu’elle est fondamentale.

Si l’on accepte cette idée alors il faut réinterroger la source de cette intranquillité. Je crois qu’il faut accepter le fait que cette défaite dans l’invention des solutions, ce renoncement au chemin du progrès qui considère le renoncement aux « conquêtes sociales » comme celui de la raison n’est pas seulement une trahison. Je crois que la raison profonde de cette brisure de la gauche au pouvoir est le résultat d’un impensé profond, encore actuel.

Il est le résultat d’une fragilité structurelle, terrienne. La croissance illimitée est un modèle qui ne tient plus – qui n’a jamais tenu en fait – mais dont la fiction a pu exister pendant un peu plus d’un siècle. « relance par la consommation ou par la demande » c’est dans ce cadre contraint de la nécessité de « retrouver » la croissance que les débats ont eu lieu, tout cela alors même que partout dans le monde un épuisement est à l’œuvre.  Le capitalisme se développe désormais de manière presque totalement irrationnelle, de bulle en bulle, tentant de faire sérieusement croire qu’on pourra désormais redistribuer des plus values imaginaires, assurant avec autant d’aplomb que d’absurde que la fluidification des marchés financiers est facteur de croissance. Le mot d’ailleurs le plus prisé dans la prise de décision politique en ce début de vingt-et-unième siècle est celui de confiance. Les marchés doivent avoir confiance, les investisseurs aussi. Chacun le sait au fond, cette confiance relève au fond de la foi, presque de l’ivresse : l’ivresse d’un court-termisme dont on sortirait gagnant.

C’est pour cela que la gauche doit se nicher dans la pensée écologiste. Ce chemin d’émancipation jamais terminé, cette passion pour l’égalité doit accepter ce mouvement profond vers un autre modèle de société, de production, de consommation. Ce chemin d’émancipation qui a vécu des secousses doit désormais faire un virage, un grand virage. Il doit accepter que la planète nutritive s’épuise et qu’en la préservant nous nous guérissons nous même. Ce chemin, au contraire du renoncement,  est celui des « reconquêtes sociales » car celles du siècle précédent se sont faites au prix d’un assèchement des relations humaines, de la technicisation de nos vies, de l’exacerbation de la concurrence alors que notre espèce humaine a millénairement construit son développement sur la coopération et l’empathie.

Et aussi étonnant que cela semble c’est encore à l’ordre qu’elle fait face, mais à un ordre qui ne tient que par la brutalité de celles et ceux qui tentent de le faire perdurer.  Il n’est pas besoin de réinventer ce qui a déjà été écrit – il y a plus de trente ans – de façon si lumineuse par un de ses penseurs les plus lucides : André Gorz «Il est des époques où, parce que l’ordre se disloque, ne laissant subsister que ses contraintes vidées de sens, le réalisme ne consiste plus à vouloir gérer ce qui existe mais à imaginer, anticiper, amorcer les transformations fondamentales dont la possibilité est inscrite dans les mutations en cours.»

La gauche qui a su refuser l’ordre injuste doit faire face à son effondrement en embrassant  dans une nouvelle volonté d’égalité les générations d’aujourd’hui et celles qui ne sont pas encore nées en pensant enfin son rapport à la nature. C’est une nouvelle et puissante intranquillité face à l’avenir comme face au présent mais c’est aussi la garantie de l’invention des solutions et de la fidélité à son idéal.

 

 

« Pour les musulmans » d’Edwy Plenel, un texte salutaire

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On connaissait depuis de nombreuses années le talent d’Edwy Plenel à aller dénicher toutes les zones d’ombre de la République.

On savait sa pugnacité à défendre les enquêtes de son journal contre tous ses adversaires.

On partageait sa bataille pour une information libre et indépendante.

On entendait aussi son éloquence et sa détermination dans les occasions où il usait de la parole publique.

 

Pourtant son dernier ouvrage en surprendra plus d’un.

Tout d’abord parce qu’il vient briser une parole consensuelle et unanime à laquelle depuis plusieurs années nous sommes devenus habitués. Les discours politiques et médiatiques ont chacun, depuis le 11 Septembre 2001, désigné un nouvel adversaire aux démocraties occidentales.

Chacun s’est évertué à dénoncer un prétendu « ennemi de l’intérieur ». Les lois antiterroristes, à commencer par le Patriot Act américain, ont étendu ce domaine et il est désormais devenu monnaie courante de stigmatiser les minorités.

Au moment où ce livre paraît, cette actualité n’en est que plus grande. La guerre livrée à l’Etat islamique en Irak offre une nouvelle occasion à tous les zélotes de stigmatiser dans une catégorie englobante cet Islam, dont les bons pratiquants devraient aujourd’hui se démarquer ou se désolidariser.

 

C’est pour cela que le livre d’Ewy Plenel résonne comme un bol d’air frais. Il s’inscrit dans les pas de ces grands journalistes qui n’ont pas hésité à venir briser les consensus dangereux pour dire quelques vérités nécessaires.

Il cite d’ailleurs à de nombreuses reprises, le texte moins connu que « J’accuse » d’Emile Zola, qui écrivait en 1896, « Pour les juifs », travail nécessaire pour démystifier l’antisémitisme galopant qui gangrénait alors la société française.

 

Plus d’un siècle après, c’est le même devoir de vigilance qui est ici argumenté et détaillé.

Mais l’ouvrage ne se contente pas de manier une critique ou une dénonciation, il amène aussi la classe politique à remettre en cause ses certitudes et à s’interroger sur la définition du concept de laïcité et sur la place qu’elle accorde aux religions et au spirituel dans la vie publique. Cette interrogation qui est souvent bannie du débat intellectuelle, n’est pas envisagée pour soutenir les religions, ni se pour se bercer d’illusions sur le caractère autoritaire et répressif des régimes politiques qui n’ont que l’Islam à la bouche. Il nous rappelle simplement que la démocratie ne s’est jamais mieux portée que lorsqu’elle a épousée la diversité, et que cela en est même une condition intrinsèque.

 

A l’heure où le débat intellectuel se résume à la gloire toute zemourienne du suicide français ou à l’enfermement idéologique finkelkrautienne de l’identité malheureuse, cette parole à la suite des études de Fernand Braudel, nous rappelle que l’Identité de la France ne s’est jamais mieux portée que lorsqu’elle est riche de ses différences.